TY - ECHAP KW - Critique et interprétation AU - Sabine Gruffat AU - Sandrine Dubel AU - Alain Montandon BT - Mythes sacrificiels et ragoûts d’enfants CY - Clermont-Ferrand LA - Français N1 -

Prenant tous deux pour modèle l’Iphigénie à Aulis d’Euripide, où l’héroïne consent au sacrifice au nom de la patrie avant d’être sauvée in extremis par la divinité, Rotrou et Racine parviennent certainement à se concilier l’adhésion esthétique d’un public qui aurait sans doute mal supporté de voir une jeune fille « traînée sur l’autel, “toute défaillante de terreur”, et égorgée » (p. 155), telle que la présentait l’Agamemnon d’Eschyle. Sacrifiant ainsi à la bienséance en estompant l’horreur insupportable inhérente à la mise en scène d’un infanticide, les dramaturges français doivent néanmoins satisfaire à l’impératif de vraisemblance dont ne se souciait guère le mythe grec : la métamorphose d’Iphigénie en animal et l’intervention d’un deus ex machina. Si, en 1641, le contexte théâtral baroque où s’inscrit la pièce de Rotrou donne à celui-ci plus de latitude et lui permet d’avoir recours à des machines en mesure d’accroître le spectaculaire de sa tragi-comédie ; en 1674, « Racine considère que dénouer sa tragédie “par le secours d’une déesse et d’une machine [...] serait trop absurde et trop incroyable” pour ses contemporains » (p. 156). Outre qu’il lui permet de se défausser de la nécessité d’un deus ex machina — relégué, avec l’apparition de Diane, au discours rapporté d’un soldat par Ulysse — ou de la perpétration d’un infanticide contraire à la bienséance, l’invention du personnage d’Ériphile donne à Racine la possibilité de mettre en scène une double victime ouvrant ainsi sur la possibilité d’une lecture augustinienne de la pièce : « Iphigénie et Ériphile illustreraient la théorie des “deux amours” d’Augustin » (p. 163) : la première, « animée par la piété et le respect filial, se rapprocherait de l’amour selon le Christ, de l’agapè » (idem), l’amour de la seconde relèverait de l’amour-propre et impliquerait la libido sentiendi. Quant à Rotrou, dont la pièce devrait « sans doute beaucoup aux tragédies chrétiennes qui fleurissent sous le règne de Louis XIII » (p. 168), il offre une tragi-comédie dans laquelle, contrastant avec l’« humaine médiocrité » (p. 161) des personnages qui l’entourent, Iphigénie serait assimilable à un martyr chrétien « envisageant de “mourir avec joie” (v. 1619) et le “visage serein” (v. 1617) » (idem). Chez Rotrou, on glisserait ainsi « du sacrifice antique, barbare pour un public chrétien, à l’immolation de la fille de Jephté annonçant le sacrifice eucharistique de Jésus » (p. 160). Dans une visée didactique, la dévotion de l’Iphigénie rotrouesque l’emporterait sur le plan spectaculaire sur toute velléité dramatique et, dans un effet de mise en abyme théâtrale, pourrait exercer « une “action mystérieuse” sur le spectateur en touchant sa sensibilité plus que sa raison, en substituant à une purgation par le sang une purgation théâtrale » (p. 166). Alors que Rotrou choisit une vraisemblance théologique en mesure d’intégrer le merveilleux mythologique et de réconcilier les humains avec les dieux en faisant intervenir un providentialisme optimiste, Racine opte pour une vraisemblance morale « lui permettant de mettre en concurrence la culture chrétienne et la mythologie gréco-latine » (p. 162). L’auteure invite à lire la tragi-comédie providentielle de Rotrou comme un « “exemplum païen” susceptible d’édifier un public chrétien par un sublime moral et religieux » (p. 168) qui transmue la cruauté initiale des dieux à l’encontre d’une victime innocente en « célébration de leur bienveillance et [en] admiration d’une figure d’exception » (idem). Racine, en revanche, offrirait une perspective « plus ambiguë et plus pessimiste » et ferait de sa tragédie « une machine infernale qui, loin de dissiper l’horreur, interroge les attentes du public » (idem). On contrastera avec profit certaines réflexions de l’auteure avec celles de Noémie Girerd qui considère de son côté l’Iphigénie de Rotrou moins comme « une vertueuse martyre qu’une séditieuse mystique », avide de gloire et de revendication féministe (« Révolte filiale de l’Iphygénie de Rotrou dans la mors voluntaria », p. 130).

PB - Presses U. Blaise-Pascal, coll. « Mythographies et sociétés » PP - Clermont-Ferrand PY - 2012 SP - 155 EP - 168 T2 - Mythes sacrificiels et ragoûts d’enfants TI - Le traitement du sacrifice d’Iphigénie chez Rotrou et Racine : de “l’adorable merveille” à l’impossible “machine” ER -