TY - JOUR KW - Critique et interprétation AU - Hall Bjornstad AU - Joseph Harris AU - Julia Prest BT - Guilty Pleasures: Theater, Piety and Immorality in Seventeenth-Century France. Yale French Studies IS - 130 LA - Anglais N1 -

Se démarquant des nombreuses interprétations de la tragédie privilégiant la pièce enchâssée du “Martyre d’Adrian”, l’auteur s’intéresse au rapport entre la performance de Genest et la spectation de Dioclétian, notamment tel qu’elle se manifeste au cours du premier acte. Après avoir souligné l’analogie entre le rêve de Valérie (I, 1) et le monde du théâtre où, là aussi, « [...] ce qu’on craint arrive, et [...] n’afflige point ; / Et [...] ce qu’on redoute, est enfin ce qu’on aime » (I, 3, v. 200-201), l’auteur analyse le « complex web of negotiations of agency » (p. 72) entre deux souverainetés : celle du maître de Rome, et du maître de la scène. À partir de l’aveu de l’empereur sur le plaisir que lui procure l’acteur : « Avec confusion j’ai vu cent fois tes feintes » (I, 5, v. 233), l’auteur propose une lecture convaincante de la fascination qu’exerce Genest sur son « supreme spectator » (p. 66). Relevant d’une « expression of obsessive spectatorship » (p. 71), cette fascination ne résiderait pas simplement dans l’agrément produit par la confusion esthétique entre l’illusion et la réalité, mais résulterait également, et peut-être surtout, d’un autre type de confusion : une confusion éthique pétrie d’humiliation, si l’on prend “confusion” dans l’acception de “honte” que lui reconnaît le Dictionnaire de Furetière. Réitérée plus de « cent fois », cette « strangely pleasurable shame » (p. 74) serait ainsi un symptôme de masochisme chez Dioclétian (p. 74 et p. 78). Interprétée ici littéralement afin de souligner l’obsession du monarque, l’expression sera ensuite comprise homophoniquement (“sans foi”) pour justifier la non conversion des spectateurs à la fin de la pièce : « Perceived by the imperial spectator to be without faith, Genest’s final performance ultimately fails to convince » (p. 79).

Contrairement à une maîtrise de soi stoïcienne que l’on serait en droit d’attendre chez un empereur romain digne de ce nom, Dioclétian, « reduced to passivity and receptivity » (p. 72) par « l’Empire absolu » que Genest « prend sur une âme » (I, 5, v. 237), éprouverait un plaisir coupable (p. 79) dans la « subjection to the mastery of the supreme actor » (p. 74). Dans cet abandon de souveraineté, l’empereur trouverait « a mirror of the power that he himself commands in the empire outside of the theatrical illusion » (p. 73). Ce transfert de pouvoir de la part d’un Dioclétian en quête de « masochistic pleasure » (p. 78) se manifesterait aussi dans la position assise de celui-ci en contrebas de la scène, ainsi que, mais plus difficile à admettre, dans « the two prisons on stage » (p. 79).

Si une pulsion masochiste explique sans doute l’attitude patiente ou résignée que tout spectateur est amené à assumer devant certains spectacles calamiteux, Dioclétian ne serait pas l’unique spectateur à tirer de cette humiliation l’un de ces « Guilty Pleasures » auxquels est consacré ce numéro de Yale French Studies. C’est en tout cas ce que laisserait supposer le rapprochement judicieux que fait l’auteur entre les qualités de Genest et celles que Guez de Balzac attribue à Mondory, « the greatest French actor of the 1630s (if not the whole century) » (p. 75), capable lui aussi de s’affirmer « in a way that exerts an all-imposing empire absolu on the audience » (p. 76).

Sur la relation d’échange entre des comédien.ne.s capables de donner du rêve à une instance spectatrice octroyant en retour « a certain majesty to the performance and performer » (p. 76), l’on consultera avec profit Ross Chambers, La comédie au château. Contribution à la poétique du théâtre (Paris, Corti, 1971) où il est postulé « l’identité du comédien et du prince » (p. 37) et dont une section : « Saint Genest : l’acteur de Dieu », est consacrée à la tragédie supposée religieuse de Rotrou (p. 37-46). Pour un Dioclétian plus sadique que masochiste, voir le diagnostic de Jean-Claude Vuillemin, « Rôle de Dieu, rôle du Prince : Le Véritable Saint Genest de Rotrou », Littérature, 68, 1987, p. 86-101).

PY - 2016 SP - 65 EP - 80 T2 - Guilty Pleasures: Theater, Piety and Immorality in Seventeenth-Century France. Yale French Studies TI - “Avec confusion j’ai vu cent fois tes feintes”: Imperial Spectatorship in Le Véritable Saint Genest ER -