"Rotrou reste une victime des préjugés"

Reference Type Newspaper Article
Year
2021
Author
Edition
21 novembre
Issue Date
11/2021
Language
Français
City
Dreux
Type of Article
Interview
Publisher
L'Echo Républicain
Keywords
Notes

Interview de Jean-Claude Vuillemin par Olivier Bohin à propos des déclarations désobligeantes de Francis Huster émises à l'occasion de son ouvrage Dictionnaire amoureux de Molière (Plon, 2021). Selon M. Huster, l'œuvre de Rotrou serait "creuse et sans intérêt" et le dramaturge drouais n'aurait "aucun talent" sinon "celui d'homme lèche-bottes" de Richelieu. JC Vuillemin répond à ces critiques "hustériques" infondées.

Pourquoi vous êtes-vous intéressé à Rotrou ? J’ai découvert Rotrou aux États-Unis, au début des années 1980, en même temps que la notion de baroque littéraire, alors largement ignorée, voire méprisée, en France. C’est la phénoménologue Marlies Kronegger, adepte de Husserl, qui, non seulement m’initia aux arcanes de la littérature baroque française du XVIIe siècle, mais dirigea également ma thèse de doctorat consacrée au théâtre de Jean de Rotrou (1986). Ma première rencontre avec le dramaturge drouais se fit à travers son Véritable saint Genest (1647) qui est une merveille de mise en abyme présentant plusieurs niveaux d’illusion dramatique et de réflexion philosophique. Il est regrettable que la composante religieuse de cette tragédie occulte trop souvent sa dimension métathéâtrale.

Comment définirez-vous son théâtre ? Le théâtre rotrouesque est un parfait exemple de la dramaturgie française baroque pleine de bruit et de fureur de la première moitié du XVIIe siècle. Emblématique du Baroque, la dramaturgie de Rotrou relève de ce phénomène non seulement par sa stylistique et sa thématique, mais aussi d’un point de vue philosophique. En effet, elle reflète, sinon favorise, plusieurs paradigmes fondamentaux de la science moderne, dont l’émergence est plus ou moins contemporaine, et pour laquelle voir ne rime plus avec savoir. Dévoilant la conception mécaniste d’un « Universum mathématique » (Husserl) qui échappe progressivement à toute transcendance, Rotrou présente un véritable theatrum mundi dont l’organisation échoit tout entière à des personnages-acteurs-metteurs en scène jouant abondamment de la feinte et du déguisement afin de s’assurer la maîtrise du monde. Il est à remarquer qu’à l’instar de l’héroïne éponyme de La Belle Alphrède (1637), ces personnages astucieux, volontaires et souverains, sont très souvent des femmes.

Francis Huster, dans son dictionnaire amoureux de Molière dépeint son œuvre comme "creuse et sans intérêt" . Qu'en pensez-vous ? Voilà un jugement bien excessif ! Et surtout tout à fait erroné. Rotrou fut et, en l’occurrence continue à être, une victime collatérale des préjugés idéologiques de l’histoire littéraire. On évalue trop souvent son théâtre à l’aune d’une esthétique anachronique, car élaborée longtemps après lui : l’esthétique prétendument « classique ». En outre, je doute que M. Huster ait lu les quelque trente-cinq textes dramatiques de Rotrou qui nous sont parvenus — seize tragi-comédies, son genre de prédilection, douze comédies et sept tragédies. À l’évidence, certain•e•s persistent à chercher dans ce théâtre ce qui ne s’y trouve pas, ce qui ne peut pas s’y trouver. Nonobstant l’émergence, au milieu du XXe siècle, du concept de baroque littéraire, cette manière pernicieuse de faire dure et perdure. L’on devrait savoir que Rotrou fut le contemporain, sinon le chef de file, d’une génération d’auteurs talentueux nés avec le siècle : Tristan L’Hermite, Georges de Scudéry, Pierre Du Ryer, Paul Scarron, Pierre Corneille... pour ne citer que les moins méconnus. Avec eux, il est indéniable que Rotrou renouvela profondément le théâtre français. Il introduisit en France des pièces étrangères, notamment italiennes et espagnoles, qu’il adapta au goût du public parisien formé à l’école du roman et, surtout, il inaugura une nouvelle esthétique théâtrale qui, abandonnant les développements oratoires du théâtre statique de la Renaissance, fit la part belle à une dramaturgie du mouvement et de l’inattendu. Avec Rotrou et ces « nouveaux dramaturges », on passe d’un théâtre de la lamentation à un théâtre de l’action et du spectaculaire. L’œuvre de Rotrou « creuse et sans intérêt » ? Elle fut en tout cas digne de faire l’objet en juin 2005 d’un colloque international : « Rotrou, figure majeure du théâtre baroque européen » (Tours, Centre d’Études Supérieures sur la Renaissance) et, dans la foulée, de voir trois pièces : Antigone, Venceslas et Le Véritable Saint Genest, mises en 2006 au programme de l’agrégation de Lettres modernes. Last but certainly not least, en plus d’éditions savantes séparées de quelques-uns de ses meilleurs textes dramatiques et autres éditions de pièces choisies, Rotrou bénéficie aujourd’hui d’une édition complète en treize volumes de son théâtre. Dotée d’un riche appareil critique, cette édition due à une équipe de spécialistes reconnus du théâtre de la première modernité, rend définitivement obsolète celle en cinq volumes établie en 1820 par Emmanuel-Louis Viollet-le-Duc, le père du célèbre architecte.

Francis Huster dit aussi que Rotrou a "n'a aucun talent d'écrivain, n'aura eu que celui d'homme lèche-bottes cirant les bottes à Richelieu, que ce dernier, lui-même artiste refoulé, n'hésitant pas à en faire l'un des "cinq auteurs" !" Cette attaque vous choque-t-elle ? Il en faut aujourd’hui davantage pour me choquer. Ces affirmations s’inscrivent dans le droit fil du verdict péremptoire précédent et relèvent, si vous me passez ce mauvais jeu de mot, de l’hustérique. Il est vrai que Rotrou, avec Boisrobert, Colletet, L’Estoile et Corneille, collabora un temps (1635-1637) à l’académie privée de Richelieu dite des « 5 Auteurs » chargée de mettre en forme les velléités dramatiques du cardinal-ministre susceptibles de faire voir et valoir sa politique. De là à parler de « lèche-bottes », le propos est outré et non fondé. Rotrou fut choisi non en fonction de la flagornerie que lui attribue M. Huster, mais grâce à la notoriété incontestable dont il jouissait alors dans le domaine du théâtre. En tout cas, l’obséquiosité alléguée n’a pas dû être à la hauteur des attentes présumées puisque Rotrou fut très vite écarté de la nouvelle politique culturelle de Richelieu gérée par Jean Chapelain et retourna au service de la troupe des « Comédiens du Roi » de Pierre Le Messier, dit Bellerose, qui occupait alors le théâtre de l’Hôtel de Bourgogne.

Plusieurs spécialistes affirment qu'il n'aurait pas écrit certaines de ses œuvres. Corneille a-t-il écrit pour lui... ou inversement ? Il me plairait de savoir qui sont ces prétendus « spécialistes ». On retombe ici dans la légende sans cesse démentie par les véritables spécialistes, mais reprise périodiquement par des auteurs ou autrices avides de notoriété médiatique, de Corneille écrivant les pièces de Molière... Cela n’est pas sérieux et me fait penser à cette autre légende d’un Corneille appelant Rotrou son père et qui donna l’occasion à Voltaire, dans son Siècle de Louis XIV (1753), de ce trait d’esprit : « on sait combien le père fut surpassé par le fils ». Mais à force de démentir ces sottises, on leur octroie une certaine existence. C’est regrettable.

En déplaçant la statue de Rotrou, une petite boîte mémorielle a été retrouvée dans une cavité sous le socle de l'ouvrage. Son ouverture n'a pas encore eu lieu : à votre avis, que pourrait on y trouver ? Je l’ignore, évidemment, mais je subodore que la chose pourrait remonter, sinon à 1867, du moins à 1950. Ce fut en 1867 que la ville de Dreux érigea cette statue sur la Place Lafayette, qui prit dès lors le nom de Place Rotrou. (La même année, la rue Molière , flanquant l’Odéon à Paris, devînt l’actuelle rue Rotrou). En 1942, moins intéressées par Rotrou que par le bronze dont il était fait, les autorités allemandes confisquèrent la statue. Celle-ci fut remplacée, dès la fin de l’année suivante, par la copie en pierre du sculpteur Delandre qui existe actuellement. Officiellement inaugurée en 1950, pour le tricentenaire de la mort du dramaturge, cette statue fut nettoyée en 2009 et mise en valeur par un éclairage par le sol, à l’occasion de la célébration du quatrième centenaire de la naissance de Rotrou. Datant de 1867 ou, plus vraisemblablement, de 1950, les documents — si documents il y a — contenus dans ladite boîte pourraient avoir trait à ce qui faisait alors la renommée de Rotrou : beaucoup moins sa gloire littéraire que son exemplarité citoyenne. Contrairement à Montaigne, jugé alors sévèrement pour s’être mis à l’abri de la peste lorsque celle-ci frappa Bordeaux, Rotrou aurait courageusement refusé de quitter Dreux, touchée par cette même épidémie, pour se consacrer à ses administré•e•s. Victime de cette peste, il fut enterré dans sa ville natale le 28 juin 1950. Je subodore que le contenu mystérieux de cette boîte mémorielle, à l’instar des discours prononcés lors des inaugurations de la statue, contribue à l’hagiographie rotrouesque en soulignant l’abnégation du juge-dramaturge drouais. Mais un scoop est toujours possible. Rotrou véritable auteur des pièces de jeunesse de Corneille et de Molière ??

Êtes-vous déjà venu à Dreux ? Une seule fois, il y a une trentaine d’années. Afin d'illustrer des recherches en cours sur Rotrou, j’avais alors pris une photo de la fameuse statue aujourd’hui reléguée dans un coin de la place. Ce qui vaut tout de même mieux qu’un pur et simple déboulonnage.

 

 

 

Download citation